Il était une fois, au sommet d’une montagne, un vieux chalet. Murs blancs, toit de bardeau, devant la porte un vieux râteau.
Dans ce chalet, perdu au milieu des pins et des épicéas, surplombant le lac en contrebas, vivait reclus, Joseph. Joseph se levait le matin, allait chercher de l’eau au puits, se débarbouillait le visage, se rasait soigneusement devant sa petite glace. Car c’était important. Etre toujours impeccable. Joseph ensuite allait dans les bois pour ramasser des branches mortes. Il les ramenait au chalet et faisait un bon feu dans l’âtre, le coeur du foyer. Dans les bois, Joseph retournait ensuite avec sa pelle et il creusait, il creusait. Des trous, petits, moyens, grands. De toutes les tailles. On ne savait jamais ce qui allait se présenter. Mais surtout des petits. Il creusait là sous un sapin, ici sous un épicéa. Il faisait bon à l’ombre des grands arbres. L’after-shave de Joseph se mêlait à l’air délicat de l’aube. Qui pouvait dire que la vie n’était pas un cadeau merveilleux en pareille heure ? Quand les trous étaient finis, Joseph rentrait au chalet. Il se débarbouillait à nouveau. C’était si important d’être propre. Impeccable.
Puis il descendait dans la cave. Il restait toujours un petit moment dans la cave, une demi-heure, parfois moins, une vingtaine de minutes. Et le silence autour du chalet faisait du bien. On n’entendait que très peu les bruits de la cave du dehors. Que très peu les cris. On pouvait même penser que c’était des chouettes ou des oiseaux. C’est ça qui était bien avec ce chalet. Parfois, Joseph avait besoin d’aller en ville, acheter du nouveau matériel, des cordes, des liens, des attaches, des K7 pour son camescope. Cela s’usait beaucoup et si vite. Joseph trouvait souvent que les artisans ne savaient plus travailler comme par le passé, ils n’avaient plus l’art et la manière, ils ne savaient pas fabriquer des choses qui duraient et résistaient à l’usage. Alors il lui fallait toujours redescendre à la ville etracheter du matériel qui s’usait si vite.
Après être remonté de la cave, Joseph se débarbouillait à nouveau. C’était si important d’être propre. Et c’était ça le seul problème avec tout ça. Ca tâchait beaucoup les vêtements. Le silence était redevenu total autour du chalet. Le vent soufflait dans les branches et faisait chuter les épines sur le sol mousseux. La mousse ça amortissait tout, les pas, les bruits, les chutes. C’était ce que Joseph préférait.
Le samedi, Marie, la femme de Joseph le rejoignait au chalet. Ensemble, ils allaient faire des longues marches, main dans la main, ils regardaient les petits animaux, ils écoutaient le silence. Quand ils revenaient au chalet, ils faisaient un bon feu, et Joseph redescendait à la cave, pour découvrir son nouveau cadeau. Il aimait tant le samedi, quand Marie lui apportait un nouveau cadeau, rien que pour lui. Et du dehors on n’entendait presque pas les bruits. On n’entendait presque pas les cris. Ca pouvait même passer pour des cris d’animaux ou d’oiseaux. La mousse couvrait tout. Le vent couvrait tout. Le chalet était si bien, perdu dans la forêt. Rien que quelques instants suffisaient à Joseph pour jouir de son cadeau. C’était Noël chaque samedi. Il était si impatient. Il était si heureux d’avoir du nouveau matériel, bien solide, bien propre et résistant. Il pouvait jouer. Il pouvait jouir. Ensuite il remontait se débarbouiller. C’était si important d’être impeccable.
Et Joseph et Marie passaient à table, dans le silence de la forêt. Joseph était heureux, il savait que le samedi suivant, il aurait un nouveau cadeau. Sa femme lui amènerait un nouveau cadeau. Petit de préférence. Jeune, tendre. Seul. Quelques instants d’inattention des autres suffisaient pour en trouver un. Le seul ennui qui troublait la sérénité de Joseph c’est qu’il savait que les trous étaient tous pleins des semaine écoulées et qu’il lui faudrait en recreuser plein d’autres. Pour tous ces nouveaux cadeaux à venir. Mais ça c’était le plus important. Il y avait, il y aurait plein d’autres cadeaux que Marie lui apporterait. Elle l’avait toujoursfait. Dès qu’ils s’étaient connus et que Joseph avait dit à sa femme combien il aimait ces cadeaux-là, elle avait été lui en trouver. Partout, souvent, sans risques. Elle ne l’avait jamais laissé tomber. Elle aimait tant lui faire plaisir. Elle racontait toujours des histoires formidables au teinturier qui posait des questions sur les tâches. Elle lui disait combien c’était salissant de vivre dans les bois et que les animaux blessés vous tâchaient de leur sang sans qu’on s’en rende compte. Et pendant que Joseph était dans la cave, elle mettait même la main à la pâte en portant les cadeaux usés dans les trous et en les recouvrant elle-même. Elle faisait ça très bien. En chantonnant. Et quand Joseph était en bas avec son cadeau presque fini, usé, presque bon à jeter mais pas encore tout à fait, il entendait la voix de sa femme qui chantonnait au-dessus de lui. Alors il remontait dans le chalet, se servait un café et pendant qu’il le dégustait en contemplant les petites mottes de terre qui recouvraient peu à peu les cadeaux mis dans les trous, il pensait : « C’est si merveilleux » ; il remerciait en silence le ciel et allait se débarbouiller.
C’était ça le seul ennui. Ca tâchait beaucoup les vêtements.